Bon vent !
Il faut bien qu’il y ait un début à une histoire. Je pense que le début de notre périple sur la latitude 21 a commencé un soir en Nouvelle-Calédonie à la lueur d’un feu. Je discutais avec Kuma et Waner et nous parlions de destinations lointaines.
- Le bout du monde pour moi, c’est la métropole! Chuchota Kuma. J’y suis allé il y a quelques années pour faire l’armée. On était toute une bande de Kanaks… C’était à Lille… En plein hiver. J’ai jamais autant souffert du froid !
- Bein ça ! Acquiesça Waner. Moi, ce qui m’a le plus marqué c’est les rangers. Tu imagines nos pieds enfermés dans ces horribles chaussures. C’était pas des chaussures, c’était des tanks!, des bunkers ! J’avais les orteils en bouillie.
Dans le faible halo de lumière, je pouvais distinguer les pieds de Waner et Kuma posés comme quatre larges ventres de crocodiles sur leurs tongues. C’était une nuit sans lune et nous étions enveloppés par l’obscurité. Seule la lumière du feu répondait à celle des étoiles.
- Bonsoir, murmura la voix de Domie.
- Bonsoir ma sœur, répondirent en choeur Kuma et Waner.
Domie s’installa sur le tronc de cocotier juste en face du mien. Nous étions maintenant une dizaine réunie en cercle. Certains regardaient les flammes en silence, d’autres parlaient à voix basse. Kuma observait avec attention une noix de coco qu’il avait plongé au cœur des braises depuis plusieurs minutes et dont la coque venait d’exploser sous l’action de la chaleur, dégageant une douce odeur sucrée.
- Vous avez déjà bu ? demanda Domie.
- Oui, mais on ne dirait pas non pour un autre, commenta Kuma.
- Venez, je vous offre un Kava !
Qu’est-ce qu’un kava ? me direz-vous. Et où se passe cette scène confuse ?
Eh bien, nous sommes dans le Nakamal, de Labert, sur l’île Nengone plus connue sur les cartes sous le nom de Maré. Si vous suivez du doigt la latitude 21°sud sur un globe terrestre, vous devriez tomber dessus. C’est là que nous nous sommes rencontrées avec Dominique, et c’est là que soir après soir nous avons élaboré notre projet.
Le Nakamal est un lieu où l’on boit le Kava. Celui de Labert est à environ un kilomètre du port de Tadine. Pas de panneaux, ni d’enseignes enluminés. Il faut juste savoir que c’est après le grand virage, sur la droite. On prend un petit chemin en terre et on arrive au pied d’une magnifique falaise. Une petite baraque en taules, quatre feux, c’est là que se réunissent tous les soirs les habitués.
Le kava n’est pas un alcool, c’est une boisson extraite des racines d’un poivrier de la famille des Piperacées, pour être plus précise. C’est une boisson qui vient traditionnellement du Vanuatu mais qui s’est étendue à de nombreuses îles du Pacifique. Elle doit se boire à l’abri du bruit et de la lumière au moment où selon les anciens, le monde des vivants et celui des morts se rejoignent.
Contrairement à ce que certains peuvent penser, il ne s’agit ni d’une drogue, ni d’un hallucinogène. Il ne provoque ni accoutumance, ni dépendance, ni altération de la conscience… Non, non, non … C’est au contraire une racine qui affûte l’esprit et les sens… Qui provoque un profond sentiment de paix intérieure et qui facilite la communication et la réconciliation. Traditionnellement, les anciens l’utilisaient lorsqu’il y avait des conflits entre tribus pour discuter et trouver des solutions de paix. Je pense sincèrement que nos politiciens devraient en prendre régulièrement pour être plus clairvoyants…
On boit le Kava dans une moitié de noix de coco évidée qu’on appelle un Shell et on prend soin de recracher une partie du Shell au sol pour rendre hommage aux ancêtres et à la terre.
Dans la petite cabane en taule, Labert nous servit 3 shells. Nous le remerciâmes d’un geste de la tête et sortîmes dans la pénombre boire d’un coup sec la racine avant d’en recracher un peu au sol. Puis, en silence, bercée par la douceur de la plante nous allâmes nous rasseoir auprès du feu.
- Vous connaissez l’histoire de la mouette et du Bernard-l’ermite ? nous demanda Kuma.
- Non.
- Je vais vous la raconter.
Tandis que Kuma commençait son récit trois femmes entonnèrent un chant polyphonique qui se diluait dans la nuit comme un rayon de lune.
- Il y a très longtemps de cela une mouette rencontra un Bernard-l’ermite. La mouette était rieuse et se moquait du Bernard l’ermite car il ne savait pas voler. «- Mon pauvre Bernard l’ermite, tu m'as fait de la peine à ramper sur ton rocher, à t’accrocher désespérément avec tes petites pattes sur la roche balayée par la mer. Regarde- moi, je survole l’écume, je peux toucher de mes ailes les rayons du soleil, je suis bien meilleur que toi. » « - Puisque tu penses ça, je te propose une course et tu verras que je serai le vainqueur car tu es bien trop orgueilleuse pour pourvoir gagner » lui dit le Bernard l’ermite.
La mouette se mit à rire de plus belle. « -Me gagner à la course, je voudrais bien voir ça ! »
Le Bernard l’ermite lui fixa comme point d’arrivée le pied d’une falaise à plusieurs kilomètres de là. « -Prends de l’avance mon pauvre » pouffait la mouette « J’ai le temps d’aller pêcher quelques poissons et je viendrais voir où tu en es. » La mouette disparue au large tandis que notre Bernard l’ermite descendait de son rocher. Au bout d’un certain temps, la mouette repue de poisson décida d’aller voir où en était le Bernand l’ermite. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle constata qu’il avait déjà parcouru la moitié du trajet ! Elle décida donc de prendre un peu d’avance et de se rapprocher de la falaise. Elle battait des ailes furieusement, mais chaque fois qu’elle descendait en altitude pour voir où en était notre Bernard l’ermite, il avait toujours deux ou trois rochers d’avance sur elle. « Ce n’est pas possible ! » lui cria-t-elle. « Comment fais-tu pour avancer si vite ? ». Ça c’est mon secret, s’amusa le Bernard l’ermite. La mouette se mit à battre des ailes comme jamais elle ne l’avait fait et perça le ciel comme une lance pour arriver jusqu’à la falaise. Epuisée, elle se posa sur le rivage, le Bernard l’ermite était déjà là, paisible… Il l’attendait. « Tu as gagné » reconnu la mouette, mais dit moi comment tu as fait. » À ce moment, plusieurs dizaines de Bernard l’ermites sortirent des rochers. « Tu vois » lui dirent-ils en choeurs, « nous ne volons peut-être pas comme toi, mais nous sommes solidaires les uns des autres… Toi tu t’agites toute seule dans l’air, mais nous, nous nous sommes passé le message et il a suffi du souffle de la parole pour que nous nous unissions et que nous ne fassions plus qu’un pour gagner la course. »
La voix de Kuma s’arrêta. J’avais le regard plongé dans la chaleur des flammes. Le chant des femmes s’était lui aussi dilué dans la nuit depuis un moment. Waner saisit son sabre et s’appliqua a coupé la chaire d’une coco encore frémissante qu’il venait de sortir du feu.
- Moi, dit-il, j’aime bien cette histoire. Je crois que c’est quand on fait les choses ensemble qu’on avance pas quand chacun ne pense qu’à sa pomme. Pour moi, la mouette c’est les Américains, les Européens, tout ça… Nous les Kanaks, on voit le monde différemment.
- Vous n’êtes pas les seuls, lui dit Domie. Il y a plein de peuples premiers sur la planète qui ont une vision assez proche de celle du Bernard l’ermite.
- C’est sûr! Poursuivit Waner, mais ces gens-là on ne les rencontre jamais, on en parle jamais dans les journaux, dans les livres d’école.On connaît un peu nos frères et sœurs polynésiens, les mélanésiens du Vanuatu… mais au-delà du grand océan ? On nous parle de la France, de l’Angleterre, du Moyen-Orient… Mais on nous parle pas des « peuples premiers », comme tu dis, des peuples premiers d’Afrique, d’Amérique du sud...
- J’aimerais bien rencontrer un frère Indien, où un frère d’Afrique, murmura Kuma. Mais il faut avoir de l’argent pour prendre l’avion et ça on a pas. Vous avez de la chance de pouvoir voyager !
Waner tendit à Dominique quelques morceaux de noix de coco fumante.
- Et si vous nous rameniez des photos ?
- Des photos.
- Oui, fit-il en élevant soudain légèrement la voix. Vous pourriez aller en Afrique avec les photos que vous avez prises ici pendant les cérémonies, les mariages… Et puis vous pourriez nous ramener des photos de là-bas. C’est un peu comme l’histoire du Bernard l’ermite, même si on ne va pas là-bas on y sera quand même et eux viendront ici…
- Se rencontrer à travers l ‘image ! s’exclama Domie.
Depuis plusieurs mois, nous avions commencé un travail photo sur Nengone dans le but de proposer une exposition sur la culture Kanak au Festival des Arts du Pacifique. Ce festival offrait aux artistes du Pacifiques la possibilité de se rencontrer et devait regrouper sur Nouméa des peintres, écrivains, photographes, metteurs en scène, acteurs, danseurs de tout le Pacifique Sud. C’était un événement important en Nouvelle-Calédonie… mais l’idée de proposer des échanges culturels au-delà du Pacifique nous semblait absolument génial.
Un ancien resté jusque-là dans la pénombre pencha son visage dans le cercle du feu.
- Moi, j’aimerais bien savoir comment vivent les gens du désert… Comment ils font pour trouver de l’eau, pour chasser… Ils n’ont jamais vu la mer…
- C’est vrai enchaîna Kuma… Les gens du désert… et les gens des montagnes aussi…
- Il faudra leur montrer des photos de la préparation du Bougna, chuchota une femme.
- Et la fabrication de nos cases ! intervint une autre
- EHHHHHHHH…. Acquiescèrent d’une même voix toutes les silhouettes dansant dans la lumière du feu.
Bientôt, le petit groupe plongea dans une longue discussion sur le sujet qui glissa lentement dans la langue traditionnelle, le Nengone. Je comprenais quelques mots « adljai »… Roussette… « Cele »… La mer… Il y avait des rires… Chacun intervenait en essayant de parler doucement mais avait tendance à s’emporter dans l’effervescence des mots.
- Venez, nous dit Kuma, je vous paye un Shell.
dimanche 3 février 2008
jeudi 24 janvier 2008
Intro (suite)
Nous projetons pleins d’images sur les peuples premiers. On vous dit Bushmen et vous répondez… « Les dieux sont tombés sur la tête ». On vous dit Indiens d’Amérique et vous voyez un chef indien énigmatique prier les esprits devant un immense totem. On vous dit Massaï et vous voyez de grands hommes noirs drapés d’une couverture orange qui sautent pied joint la tête tendue vers le ciel. On vous dit Quechua et vous voyez une petite femme courbée portant un chapeau rond et une large jupe à jupons entourée de lamas… À moins que vous ne voyiez la dernière paire de chaussure de marche que vous avez acheté chez Décathlon ?
Nos esprits sont confus de clichés que les médias, la presse et l’industrie touristique exploitent à souhait. Des clichés qui caressent nos rêves dans le bon sens du poil pour qu’une fois de plus on « allonge l’argent ».
Tandis qu’on nous montre à la télé, sur les cartes postales ou dans les clips publicitaires des Aborigènes en pagne, des bushmen à la chasse à la gazelle ou des Indiens pratiquant la cueillette dans les grandes forêts amazoniennes… Les peuples premiers vivent une réalité bien différente. La colonisation et maintenant le phénomène de la mondialisation fragilisent chaque année un peu plus leur culture, leur environnement, leur équilibre social et économique. Bien sûr, nous n’aimons pas regarder cette facette des peuples premiers. Elle nous dérange, elle agresse nos rêves… Et pourtant ?
Lorsque nous étions au Botswana, du côté de D’Kar, nous avons rencontré un tour-opérateur qui nous expliquait avec fierté le système des Musées Vivants.
- « Vous voyez », disait-il en nous faisant visiter une immense propriété aux frontières du désert du Kalahari « nous avons reconstitué un village Bushmen. Il y a les cases en herbe, le feu, l’endroit où ils fabriquent leurs arcs. Les femmes se mettent sur les peaux de chèvres et fabriquent des colliers en coquille d’autruches… Les touristes adorent ça ! »
Nous avions l’impression d’avoir fait un bon dans le temps et de nous retrouver aux Expositions Coloniales du début du XXe siècle.
- « Mais, d’où viennent les figurants ? » demanda Domie.
- « Ils habitent à quelques kilomètres d’ici . »
Nous avons attendu les Bushmen. C’étaient des jeunes. Il y a bien longtemps que leurs parents avaient abandonné leur mode de vie traditionnel et qu’ils vivaient une vie sédentaire. Ils venaient ici car ils avaient besoin d’un travail. C’était assez pathétique de les voir enlever leurs jeans et leurs tee-shirts troués pour mettre les parures que portaient autrefois leurs ancêtres. Les touristes, eux, étaient ravis… Ils pouvaient profiter à cœur joie de « leurs Bushmen » exhibés, scénographiés selon leurs attentes. Suivre une « petit homme » vêtu d’une peau de bête pour aller traquer un Gembok ou une gazelle était une expérience jouissive. Ils réalisaient leur fantasme…
Le soir, les Bushmen reprenaient leur Jeans et ramenaient l’équivalent de 5 ou 6 dollars pour nourrir leur famille ou noyer leur désespoir dans l’alcool.
Bien plus tard, nous avons projeté de faire un documentaire sur les Musées Vivants pour montrer l’envers du décor. « Hors de question », nous a dit un producteur « personne ne voudra diffuser ça. C’est s’attaquer au tourisme, hors aujourd’hui le tourisme c’est sacré ! »
Personne ne veut briser les rêves des âmes grises. Et pourtant ?
Je ne suis pas en train de vous dire que les peuples premiers et leur culture ont disparu… Non… Mais ils sont en danger… Et par répercussion nous sommes nous-même en danger. Si la diversité culturelle vient à s’éteindre sur notre planète, l’humanité aura fait un pas de plus vers l’uniformité d’un monde voué à la stérilité.
C’est pourquoi nous avons entrepris ce voyage sur la latitude 21. Nous avons voulu construire un rêve commun pas seulement rêver sur les spéculations de l’industrie du tourisme et de certains médias. Il ne s’agit pas en tant qu’occidentales de poser un regard fantasmatique sur des peuples pour nous évader de notre condition mais d’essayer de réfléchir ensemble à notre devenir commun. Où en est la diversité culturelle en ce début de XXIe siècle ? Comment pouvons-nous habiter notre planète ensemble mais de manière différente dans l’harmonie et la paix ?
Et voilà… Nous dérivons vers l’utopie… Mais qu’est ce que ça fait du bien !
Avec le projet Latitude 21, nous avons voulu faire un état des lieux de la diversité culturelle en ce début de XXIe siècle en prenant comme fil symbolique la latitude 21 sud. Pendant une année, nous sommes allées à la rencontre des peuples vivant sur cette latitude pour qu’ils nous parlent de leur culture et de son devenir, de leurs espoirs et de leurs craintes face à la mondialisation.
- « Mais vous allez au bout du monde » nous a t’on souvent dit.
Comment trouver un bout sur une planète ronde ?
Le bout du monde n’aura été que nos propres limites, nos clichés, nos certitudes que nous avons appris à dépasser tout au long de ce périple pour tisser des liens avec d’autres peuples non pas sur des fantasmes mais sur des rêves communs.
Nos esprits sont confus de clichés que les médias, la presse et l’industrie touristique exploitent à souhait. Des clichés qui caressent nos rêves dans le bon sens du poil pour qu’une fois de plus on « allonge l’argent ».
Tandis qu’on nous montre à la télé, sur les cartes postales ou dans les clips publicitaires des Aborigènes en pagne, des bushmen à la chasse à la gazelle ou des Indiens pratiquant la cueillette dans les grandes forêts amazoniennes… Les peuples premiers vivent une réalité bien différente. La colonisation et maintenant le phénomène de la mondialisation fragilisent chaque année un peu plus leur culture, leur environnement, leur équilibre social et économique. Bien sûr, nous n’aimons pas regarder cette facette des peuples premiers. Elle nous dérange, elle agresse nos rêves… Et pourtant ?
Lorsque nous étions au Botswana, du côté de D’Kar, nous avons rencontré un tour-opérateur qui nous expliquait avec fierté le système des Musées Vivants.
- « Vous voyez », disait-il en nous faisant visiter une immense propriété aux frontières du désert du Kalahari « nous avons reconstitué un village Bushmen. Il y a les cases en herbe, le feu, l’endroit où ils fabriquent leurs arcs. Les femmes se mettent sur les peaux de chèvres et fabriquent des colliers en coquille d’autruches… Les touristes adorent ça ! »
Nous avions l’impression d’avoir fait un bon dans le temps et de nous retrouver aux Expositions Coloniales du début du XXe siècle.
- « Mais, d’où viennent les figurants ? » demanda Domie.
- « Ils habitent à quelques kilomètres d’ici . »
Nous avons attendu les Bushmen. C’étaient des jeunes. Il y a bien longtemps que leurs parents avaient abandonné leur mode de vie traditionnel et qu’ils vivaient une vie sédentaire. Ils venaient ici car ils avaient besoin d’un travail. C’était assez pathétique de les voir enlever leurs jeans et leurs tee-shirts troués pour mettre les parures que portaient autrefois leurs ancêtres. Les touristes, eux, étaient ravis… Ils pouvaient profiter à cœur joie de « leurs Bushmen » exhibés, scénographiés selon leurs attentes. Suivre une « petit homme » vêtu d’une peau de bête pour aller traquer un Gembok ou une gazelle était une expérience jouissive. Ils réalisaient leur fantasme…
Le soir, les Bushmen reprenaient leur Jeans et ramenaient l’équivalent de 5 ou 6 dollars pour nourrir leur famille ou noyer leur désespoir dans l’alcool.
Bien plus tard, nous avons projeté de faire un documentaire sur les Musées Vivants pour montrer l’envers du décor. « Hors de question », nous a dit un producteur « personne ne voudra diffuser ça. C’est s’attaquer au tourisme, hors aujourd’hui le tourisme c’est sacré ! »
Personne ne veut briser les rêves des âmes grises. Et pourtant ?
Je ne suis pas en train de vous dire que les peuples premiers et leur culture ont disparu… Non… Mais ils sont en danger… Et par répercussion nous sommes nous-même en danger. Si la diversité culturelle vient à s’éteindre sur notre planète, l’humanité aura fait un pas de plus vers l’uniformité d’un monde voué à la stérilité.
C’est pourquoi nous avons entrepris ce voyage sur la latitude 21. Nous avons voulu construire un rêve commun pas seulement rêver sur les spéculations de l’industrie du tourisme et de certains médias. Il ne s’agit pas en tant qu’occidentales de poser un regard fantasmatique sur des peuples pour nous évader de notre condition mais d’essayer de réfléchir ensemble à notre devenir commun. Où en est la diversité culturelle en ce début de XXIe siècle ? Comment pouvons-nous habiter notre planète ensemble mais de manière différente dans l’harmonie et la paix ?
Et voilà… Nous dérivons vers l’utopie… Mais qu’est ce que ça fait du bien !
Avec le projet Latitude 21, nous avons voulu faire un état des lieux de la diversité culturelle en ce début de XXIe siècle en prenant comme fil symbolique la latitude 21 sud. Pendant une année, nous sommes allées à la rencontre des peuples vivant sur cette latitude pour qu’ils nous parlent de leur culture et de son devenir, de leurs espoirs et de leurs craintes face à la mondialisation.
- « Mais vous allez au bout du monde » nous a t’on souvent dit.
Comment trouver un bout sur une planète ronde ?
Le bout du monde n’aura été que nos propres limites, nos clichés, nos certitudes que nous avons appris à dépasser tout au long de ce périple pour tisser des liens avec d’autres peuples non pas sur des fantasmes mais sur des rêves communs.
mardi 15 janvier 2008
Le bout du monde INTRO
LATITUDE 21
Le bout du monde
Le bout du monde
Les peuples premiers nous font rêver. Qui n’a pas dans son enfance planté une vieille plume de poule ou de faisan dans sa chevelure et, armé d’un arc de fortune, visé les cimes des arbres les yeux pétillants de bonheur ? Qui n’a pas construit son Tipi avec quatre bouts de bois et quelques draps habilement subtilisés dans le placard de ses parents ? Qui n’a pas fait roussir quelques malheureuses fourmis ou recouvert son corps de boue en imitant le chant des Indiens d’Amérique ?
Plus grands, nous rêvons d’une Yourte, d’un véritable Tipi au fond du jardin. Nous cachons dans un tiroir quelques photos de Edward S Curtis. La « musique du monde » nous transporte, la « cuisine du monde » aussi… Manger du kangourou, de l’autruche, du crocodile éveille notre curiosité. Nous nous transformons en aventuriers de la papille le temps d’une soirée…
Devant nos téléviseurs, nous zappons hystériquement sur les chaînes de voyages à la recherche d’exotisme », de peuples colorés, de paroles de sages, de danses, de transe…
Mais pourquoi sommes-nous ainsi fascinés par les peuples premiers ?
Besoin d’évasion ?
Les âmes grises aspireraient-elles au vert ?
Enfermés dans nos habits taille unique, nos maisons carrées, nos rues goudronnées où pas même ne pousse un arbre si on ne l’a pas dûment planté… Je crois, il faut bien le dire que nous nous ennuyons à mourir. Et comme l’écrivait ce cher Baudelaire, l’ennui est bien le pire des maux de notre planète :
« Il ferait volontiers de la terre un débris, et dans un bâillement avalerait le monde. »
Oui, nous nous ennuyons, nous les sédentaires enchaînés à notre société de consommation. Nous qui sommes devenus incapables de nous nourrir, de boire, de nous vêtir, et même de communiquer sans devoir « allonger l’argent». Nous sommes enfermés dans une civilisation vidée d’utopie qui nous asphyxie.
Alors, il nous reste « le bout du monde » pour prendre une bouffée d’oxygène. Les déserts, les steppes, les forêts immenses intactes, les lions, les gazelles, les perroquets, les tatous… Les hommes libres et autonomes qui connaissent les points d’eau et les lieux de chasse essentiels à leur survie, qui tissent leurs parures et parlent aux plantes et aux arbres… Nous nous perfusons d’images, de différence, d’ailleurs. Nous essayons de trouver une issue de secours à nos destins insipides.
Peut-être pensez vous que j’exagère ?
C’est possible…
Quoi que ?
J’ai le souvenir d’une discussion avec un Aborigène qui est, je pense à la source de cette réflexion. Notre ami s’appelait Lez, il avait légèrement bu, il faut le dire, et s’était un peu emporté dans son discours.
- « Vous, chez vous, vous avez besoin de boutons pour tout ! Le bouton pour la lumière, le bouton pour la télévision, le bouton pour le téléphone… le bouton pour la cuisinière ! Si on vous enlève vos boutons, vos clefs et vos billets, vous êtes comme une larve de kangourou hors de sa poche… incapables de survivre plus d’une journée tout seuls. Il vous faut vos mamelles quoi ! »
Avec Dominique, nous nous étions mises à rire, mais Lez avait repris…
- « Non, il ne faut pas rire, c’est sérieux ce que je vous raconte. Moi, si j’ai faim je pars, je trouve un kangourou et c’est réglé. Si j’ai soif, je sais où sont les points d’eau. J’ai pas besoin d’un briquet pour allumer un feu. »
- « Oui, mais pour chasser t’a bien besoin d’un fusil » intervint une femme assise à côté de lui.
Lez plongea quelques secondes dans le silence.
- « Ouai, c’est sûr… Mais ça c’est à cause de la colonisation. Avant on fabriquait nos lances et nos boomerangs, on avait vraiment besoin de rien. Maintenant on fait comme les autres, on cherche la facilité et on risque fort de se transformer en larves de Kangourous nous aussi si on continu. Mais, on en est pas encore là… »
Il appela le patron du bar et commanda une autre bière avant de continuer.
- « Imaginez !… Plus d’électricité. Je sais pas moi, plus de pétrole, un gros problème et du jour au lendemain, plus d’électricité ni d’essence. Mais pas pour deux jours… pour de vrai ! Moi, ça changerait pas grand-chose à ma vie, mais dans les villes, là-bas. Comment vous feriez ? J’y pense souvent à ça… je me dis, les boutons et les clefs ne fonctionneraient plus. Les magasins deviendraient vides. Plus possible de rester dans la ville. Ce serait le merdier, je vous le dis ! »
Lez s’étira sur sa chaise et fit glisser sa main sur sa longue barbe blanche. Ses pupilles étaient dilatées par l’alcool. Il alluma une cigarette et prit un chapeau poussiéreux posé sur une chaise en plastique.
- « Vous m’offrez une autre bière ? » fit-il en se levant.
- « Je vais aller en chercher une. » proposa Domie.
- « Non, non, pas là. On a droit qu’à six canettes de bière par jour ici. Après c’est interdit. C’est parce qu’on a trop de problèmes d’alcool à la communauté. Non, on va aller ailleurs… On va prendre votre voiture si ça vous dérange pas. »
Nous reprîmes donc les pistes de sable. J’étais au volant et Lez s’était assis à mes côtés. Je voyais le visage de Dominique dans le rétroviseur au milieu des nuages de fumée qui s’envolaient à travers le pare brise arrière.
- « C’est encore loin » demandais-je à Lez au bout d’un quart d’heure.
- « Ouai, il faut compter encore un moment, c’est à 80 kilomètres. » dit-il avant de s’endormir.
- « Quatre-vingt kilomètres ! »
Nous étions parties pour faire 160 kilomètres pour une cannette de bière.
Lez avait une vision dérangeante mais assez pertinente de la société de consommation. Il avait pointé du doigt ce qui nous fascine tant chez les peuples premiers: leur lien avec la nature, leur indépendance, leur liberté. Pourtant, à le voir ronfler dans notre voiture, on ne peut pas dire qu’il incarnait vraiment la liberté. Nous étions bien loin de l’idéal de l’aborigène en pagne rouge, armé de sa lance, sillonnant le désert à pied sur les chemins du temps du rêve. C’était plutôt les chemins des pubs…
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