dimanche 3 février 2008

BOTSWANA: NO MADS' LAND

Bon vent !

Il faut bien qu’il y ait un début à une histoire. Je pense que le début de notre périple sur la latitude 21 a commencé un soir en Nouvelle-Calédonie à la lueur d’un feu. Je discutais avec Kuma et Waner et nous parlions de destinations lointaines.

- Le bout du monde pour moi, c’est la métropole! Chuchota Kuma. J’y suis allé il y a quelques années pour faire l’armée. On était toute une bande de Kanaks… C’était à Lille… En plein hiver. J’ai jamais autant souffert du froid !
- Bein ça ! Acquiesça Waner. Moi, ce qui m’a le plus marqué c’est les rangers. Tu imagines nos pieds enfermés dans ces horribles chaussures. C’était pas des chaussures, c’était des tanks!, des bunkers ! J’avais les orteils en bouillie.

Dans le faible halo de lumière, je pouvais distinguer les pieds de Waner et Kuma posés comme quatre larges ventres de crocodiles sur leurs tongues. C’était une nuit sans lune et nous étions enveloppés par l’obscurité. Seule la lumière du feu répondait à celle des étoiles.
- Bonsoir, murmura la voix de Domie.
- Bonsoir ma sœur, répondirent en choeur Kuma et Waner.

Domie s’installa sur le tronc de cocotier juste en face du mien. Nous étions maintenant une dizaine réunie en cercle. Certains regardaient les flammes en silence, d’autres parlaient à voix basse. Kuma observait avec attention une noix de coco qu’il avait plongé au cœur des braises depuis plusieurs minutes et dont la coque venait d’exploser sous l’action de la chaleur, dégageant une douce odeur sucrée.
- Vous avez déjà bu ? demanda Domie.
- Oui, mais on ne dirait pas non pour un autre, commenta Kuma.
- Venez, je vous offre un Kava !


Qu’est-ce qu’un kava ? me direz-vous. Et où se passe cette scène confuse ?
Eh bien, nous sommes dans le Nakamal, de Labert, sur l’île Nengone plus connue sur les cartes sous le nom de Maré. Si vous suivez du doigt la latitude 21°sud sur un globe terrestre, vous devriez tomber dessus. C’est là que nous nous sommes rencontrées avec Dominique, et c’est là que soir après soir nous avons élaboré notre projet.
Le Nakamal est un lieu où l’on boit le Kava. Celui de Labert est à environ un kilomètre du port de Tadine. Pas de panneaux, ni d’enseignes enluminés. Il faut juste savoir que c’est après le grand virage, sur la droite. On prend un petit chemin en terre et on arrive au pied d’une magnifique falaise. Une petite baraque en taules, quatre feux, c’est là que se réunissent tous les soirs les habitués.
Le kava n’est pas un alcool, c’est une boisson extraite des racines d’un poivrier de la famille des Piperacées, pour être plus précise. C’est une boisson qui vient traditionnellement du Vanuatu mais qui s’est étendue à de nombreuses îles du Pacifique. Elle doit se boire à l’abri du bruit et de la lumière au moment où selon les anciens, le monde des vivants et celui des morts se rejoignent.
Contrairement à ce que certains peuvent penser, il ne s’agit ni d’une drogue, ni d’un hallucinogène. Il ne provoque ni accoutumance, ni dépendance, ni altération de la conscience… Non, non, non … C’est au contraire une racine qui affûte l’esprit et les sens… Qui provoque un profond sentiment de paix intérieure et qui facilite la communication et la réconciliation. Traditionnellement, les anciens l’utilisaient lorsqu’il y avait des conflits entre tribus pour discuter et trouver des solutions de paix. Je pense sincèrement que nos politiciens devraient en prendre régulièrement pour être plus clairvoyants…
On boit le Kava dans une moitié de noix de coco évidée qu’on appelle un Shell et on prend soin de recracher une partie du Shell au sol pour rendre hommage aux ancêtres et à la terre.

Dans la petite cabane en taule, Labert nous servit 3 shells. Nous le remerciâmes d’un geste de la tête et sortîmes dans la pénombre boire d’un coup sec la racine avant d’en recracher un peu au sol. Puis, en silence, bercée par la douceur de la plante nous allâmes nous rasseoir auprès du feu.
- Vous connaissez l’histoire de la mouette et du Bernard-l’ermite ? nous demanda Kuma.
- Non.
- Je vais vous la raconter.
Tandis que Kuma commençait son récit trois femmes entonnèrent un chant polyphonique qui se diluait dans la nuit comme un rayon de lune.
- Il y a très longtemps de cela une mouette rencontra un Bernard-l’ermite. La mouette était rieuse et se moquait du Bernard l’ermite car il ne savait pas voler. «- Mon pauvre Bernard l’ermite, tu m'as fait de la peine à ramper sur ton rocher, à t’accrocher désespérément avec tes petites pattes sur la roche balayée par la mer. Regarde- moi, je survole l’écume, je peux toucher de mes ailes les rayons du soleil, je suis bien meilleur que toi. » « - Puisque tu penses ça, je te propose une course et tu verras que je serai le vainqueur car tu es bien trop orgueilleuse pour pourvoir gagner » lui dit le Bernard l’ermite.
La mouette se mit à rire de plus belle. « -Me gagner à la course, je voudrais bien voir ça ! »
Le Bernard l’ermite lui fixa comme point d’arrivée le pied d’une falaise à plusieurs kilomètres de là. « -Prends de l’avance mon pauvre » pouffait la mouette « J’ai le temps d’aller pêcher quelques poissons et je viendrais voir où tu en es. » La mouette disparue au large tandis que notre Bernard l’ermite descendait de son rocher. Au bout d’un certain temps, la mouette repue de poisson décida d’aller voir où en était le Bernand l’ermite. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle constata qu’il avait déjà parcouru la moitié du trajet ! Elle décida donc de prendre un peu d’avance et de se rapprocher de la falaise. Elle battait des ailes furieusement, mais chaque fois qu’elle descendait en altitude pour voir où en était notre Bernard l’ermite, il avait toujours deux ou trois rochers d’avance sur elle. « Ce n’est pas possible ! » lui cria-t-elle. « Comment fais-tu pour avancer si vite ? ». Ça c’est mon secret, s’amusa le Bernard l’ermite. La mouette se mit à battre des ailes comme jamais elle ne l’avait fait et perça le ciel comme une lance pour arriver jusqu’à la falaise. Epuisée, elle se posa sur le rivage, le Bernard l’ermite était déjà là, paisible… Il l’attendait. « Tu as gagné » reconnu la mouette, mais dit moi comment tu as fait. » À ce moment, plusieurs dizaines de Bernard l’ermites sortirent des rochers. « Tu vois » lui dirent-ils en choeurs, « nous ne volons peut-être pas comme toi, mais nous sommes solidaires les uns des autres… Toi tu t’agites toute seule dans l’air, mais nous, nous nous sommes passé le message et il a suffi du souffle de la parole pour que nous nous unissions et que nous ne fassions plus qu’un pour gagner la course. »

La voix de Kuma s’arrêta. J’avais le regard plongé dans la chaleur des flammes. Le chant des femmes s’était lui aussi dilué dans la nuit depuis un moment. Waner saisit son sabre et s’appliqua a coupé la chaire d’une coco encore frémissante qu’il venait de sortir du feu.
- Moi, dit-il, j’aime bien cette histoire. Je crois que c’est quand on fait les choses ensemble qu’on avance pas quand chacun ne pense qu’à sa pomme. Pour moi, la mouette c’est les Américains, les Européens, tout ça… Nous les Kanaks, on voit le monde différemment.
- Vous n’êtes pas les seuls, lui dit Domie. Il y a plein de peuples premiers sur la planète qui ont une vision assez proche de celle du Bernard l’ermite.
- C’est sûr! Poursuivit Waner, mais ces gens-là on ne les rencontre jamais, on en parle jamais dans les journaux, dans les livres d’école.On connaît un peu nos frères et sœurs polynésiens, les mélanésiens du Vanuatu… mais au-delà du grand océan ? On nous parle de la France, de l’Angleterre, du Moyen-Orient… Mais on nous parle pas des « peuples premiers », comme tu dis, des peuples premiers d’Afrique, d’Amérique du sud...
- J’aimerais bien rencontrer un frère Indien, où un frère d’Afrique, murmura Kuma. Mais il faut avoir de l’argent pour prendre l’avion et ça on a pas. Vous avez de la chance de pouvoir voyager !
Waner tendit à Dominique quelques morceaux de noix de coco fumante.
- Et si vous nous rameniez des photos ?
- Des photos.
- Oui, fit-il en élevant soudain légèrement la voix. Vous pourriez aller en Afrique avec les photos que vous avez prises ici pendant les cérémonies, les mariages… Et puis vous pourriez nous ramener des photos de là-bas. C’est un peu comme l’histoire du Bernard l’ermite, même si on ne va pas là-bas on y sera quand même et eux viendront ici…
- Se rencontrer à travers l ‘image ! s’exclama Domie.
Depuis plusieurs mois, nous avions commencé un travail photo sur Nengone dans le but de proposer une exposition sur la culture Kanak au Festival des Arts du Pacifique. Ce festival offrait aux artistes du Pacifiques la possibilité de se rencontrer et devait regrouper sur Nouméa des peintres, écrivains, photographes, metteurs en scène, acteurs, danseurs de tout le Pacifique Sud. C’était un événement important en Nouvelle-Calédonie… mais l’idée de proposer des échanges culturels au-delà du Pacifique nous semblait absolument génial.

Un ancien resté jusque-là dans la pénombre pencha son visage dans le cercle du feu.
- Moi, j’aimerais bien savoir comment vivent les gens du désert… Comment ils font pour trouver de l’eau, pour chasser… Ils n’ont jamais vu la mer…
- C’est vrai enchaîna Kuma… Les gens du désert… et les gens des montagnes aussi…
- Il faudra leur montrer des photos de la préparation du Bougna, chuchota une femme.
- Et la fabrication de nos cases ! intervint une autre
- EHHHHHHHH…. Acquiescèrent d’une même voix toutes les silhouettes dansant dans la lumière du feu.
Bientôt, le petit groupe plongea dans une longue discussion sur le sujet qui glissa lentement dans la langue traditionnelle, le Nengone. Je comprenais quelques mots « adljai »… Roussette… « Cele »… La mer… Il y avait des rires… Chacun intervenait en essayant de parler doucement mais avait tendance à s’emporter dans l’effervescence des mots.

- Venez, nous dit Kuma, je vous paye un Shell.