mardi 15 janvier 2008

Le bout du monde INTRO

LATITUDE 21

Le bout du monde



Les peuples premiers nous font rêver. Qui n’a pas dans son enfance planté une vieille plume de poule ou de faisan dans sa chevelure et, armé d’un arc de fortune, visé les cimes des arbres les yeux pétillants de bonheur ? Qui n’a pas construit son Tipi avec quatre bouts de bois et quelques draps habilement subtilisés dans le placard de ses parents ? Qui n’a pas fait roussir quelques malheureuses fourmis ou recouvert son corps de boue en imitant le chant des Indiens d’Amérique ?
Plus grands, nous rêvons d’une Yourte, d’un véritable Tipi au fond du jardin. Nous cachons dans un tiroir quelques photos de Edward S Curtis. La « musique du monde » nous transporte, la « cuisine du monde » aussi… Manger du kangourou, de l’autruche, du crocodile éveille notre curiosité. Nous nous transformons en aventuriers de la papille le temps d’une soirée…
Devant nos téléviseurs, nous zappons hystériquement sur les chaînes de voyages à la recherche d’exotisme », de peuples colorés, de paroles de sages, de danses, de transe…
Mais pourquoi sommes-nous ainsi fascinés par les peuples premiers ?
Besoin d’évasion ?

Les âmes grises aspireraient-elles au vert ?
Enfermés dans nos habits taille unique, nos maisons carrées, nos rues goudronnées où pas même ne pousse un arbre si on ne l’a pas dûment planté… Je crois, il faut bien le dire que nous nous ennuyons à mourir. Et comme l’écrivait ce cher Baudelaire, l’ennui est bien le pire des maux de notre planète :

« Il ferait volontiers de la terre un débris, et dans un bâillement avalerait le monde. »

Oui, nous nous ennuyons, nous les sédentaires enchaînés à notre société de consommation. Nous qui sommes devenus incapables de nous nourrir, de boire, de nous vêtir, et même de communiquer sans devoir « allonger l’argent». Nous sommes enfermés dans une civilisation vidée d’utopie qui nous asphyxie.
Alors, il nous reste « le bout du monde » pour prendre une bouffée d’oxygène. Les déserts, les steppes, les forêts immenses intactes, les lions, les gazelles, les perroquets, les tatous… Les hommes libres et autonomes qui connaissent les points d’eau et les lieux de chasse essentiels à leur survie, qui tissent leurs parures et parlent aux plantes et aux arbres… Nous nous perfusons d’images, de différence, d’ailleurs. Nous essayons de trouver une issue de secours à nos destins insipides.
Peut-être pensez vous que j’exagère ?
C’est possible…
Quoi que ?
J’ai le souvenir d’une discussion avec un Aborigène qui est, je pense à la source de cette réflexion. Notre ami s’appelait Lez, il avait légèrement bu, il faut le dire, et s’était un peu emporté dans son discours.
- « Vous, chez vous, vous avez besoin de boutons pour tout ! Le bouton pour la lumière, le bouton pour la télévision, le bouton pour le téléphone… le bouton pour la cuisinière ! Si on vous enlève vos boutons, vos clefs et vos billets, vous êtes comme une larve de kangourou hors de sa poche… incapables de survivre plus d’une journée tout seuls. Il vous faut vos mamelles quoi ! »
Avec Dominique, nous nous étions mises à rire, mais Lez avait repris…
- « Non, il ne faut pas rire, c’est sérieux ce que je vous raconte. Moi, si j’ai faim je pars, je trouve un kangourou et c’est réglé. Si j’ai soif, je sais où sont les points d’eau. J’ai pas besoin d’un briquet pour allumer un feu. »
- « Oui, mais pour chasser t’a bien besoin d’un fusil » intervint une femme assise à côté de lui.
Lez plongea quelques secondes dans le silence.
- « Ouai, c’est sûr… Mais ça c’est à cause de la colonisation. Avant on fabriquait nos lances et nos boomerangs, on avait vraiment besoin de rien. Maintenant on fait comme les autres, on cherche la facilité et on risque fort de se transformer en larves de Kangourous nous aussi si on continu. Mais, on en est pas encore là… »

Il appela le patron du bar et commanda une autre bière avant de continuer.

- « Imaginez !… Plus d’électricité. Je sais pas moi, plus de pétrole, un gros problème et du jour au lendemain, plus d’électricité ni d’essence. Mais pas pour deux jours… pour de vrai ! Moi, ça changerait pas grand-chose à ma vie, mais dans les villes, là-bas. Comment vous feriez ? J’y pense souvent à ça… je me dis, les boutons et les clefs ne fonctionneraient plus. Les magasins deviendraient vides. Plus possible de rester dans la ville. Ce serait le merdier, je vous le dis ! »

Lez s’étira sur sa chaise et fit glisser sa main sur sa longue barbe blanche. Ses pupilles étaient dilatées par l’alcool. Il alluma une cigarette et prit un chapeau poussiéreux posé sur une chaise en plastique.
- « Vous m’offrez une autre bière ? » fit-il en se levant.
- « Je vais aller en chercher une. » proposa Domie.
- « Non, non, pas là. On a droit qu’à six canettes de bière par jour ici. Après c’est interdit. C’est parce qu’on a trop de problèmes d’alcool à la communauté. Non, on va aller ailleurs… On va prendre votre voiture si ça vous dérange pas. »
Nous reprîmes donc les pistes de sable. J’étais au volant et Lez s’était assis à mes côtés. Je voyais le visage de Dominique dans le rétroviseur au milieu des nuages de fumée qui s’envolaient à travers le pare brise arrière.
- « C’est encore loin » demandais-je à Lez au bout d’un quart d’heure.
- « Ouai, il faut compter encore un moment, c’est à 80 kilomètres. » dit-il avant de s’endormir.
- « Quatre-vingt kilomètres ! »
Nous étions parties pour faire 160 kilomètres pour une cannette de bière.

Lez avait une vision dérangeante mais assez pertinente de la société de consommation. Il avait pointé du doigt ce qui nous fascine tant chez les peuples premiers: leur lien avec la nature, leur indépendance, leur liberté. Pourtant, à le voir ronfler dans notre voiture, on ne peut pas dire qu’il incarnait vraiment la liberté. Nous étions bien loin de l’idéal de l’aborigène en pagne rouge, armé de sa lance, sillonnant le désert à pied sur les chemins du temps du rêve. C’était plutôt les chemins des pubs…

Aucun commentaire: